Édito

Une colère juste

En 2014, écrire un édito fin-juin, écrire un édito que vous ne lirez que fin août… est une gageure !
Entre-temps, l’été des festivals aura eu lieu… ou pas.
Il nous est impossible en ce début d’été de faire des développements sur deux pages évoquant la force, la pertinence ou l’évolution de l’art dans l’espace public. Impossible.
Le cœur n’est pas là. Le cœur n’est plus là.

Comment ne pas exprimer notre inquiétude face à l’agrément donné par le Ministère du travail à cette nouvelle convention UNEDIC... Si la forme l’obligeait à signer (respect affirmé de la gestion paritaire de l’UNEDIC et de l’apparence formelle d’accords majoritaires), les choix politiques d’un gouvernement de gauche pourraient être autres...
Car le mouvement des professionnels de l’art et du monde de la culture n’est pas l’expression d’un quelconque corporatisme. Quand le chômage touche des millions de personnes, comment est-il encore possible que les règles de son indemnisation soient dictées dans les locaux du Medef, sans aucun contrôle démocratique direct ?
Réaffirmons notre attente d’une Démocratie en action, qui prendrait en compte - notamment - les études menées par le « Comité de suivi de l’intermittence », qui, depuis 2003, travaille auprès de l’Assemblée Nationale réunissant professionnels, universitaires et députés de gauche et de droite.

Nous ne sommes plus à l’époque où les contrats de travail étaient naturellement des CDI. Aujourd’hui, les 2/3 des emplois signés sont des CCD. Autant de salariés précaires qui pourraient regarder avec envie le régime d’indemnisation du chômage du monde du spectacle... Régime longtemps soutenu par les patrons de l’industrie du cinéma, de l’audiovisuel et des loisirs pour les avantages que cette flexibilité de l’emploi, ainsi financée, leur apportait...

Or aujourd’hui, il y a dans la gestion des « intérimaires » du spectacle des droits acquis, des protections sociales qui pourraient servir de socle à la réflexion pour une approche plus sociale, éthique et équitable, « transférable » à tous les travailleurs précaires. Voilà un choix politique que nous pourrions aussi attendre de ce gouvernement, justement en période de crise...

Ceci n’expliquerait-il pas l’acharnement du MEDEF sur ces fameuses annexes 8 et 10 qui pourraient donner des idées à bien d’autres salariés ?...
Ainsi, les professionnels des secteurs artistiques et culturels n’expriment pas là juste une colère, ils disent là une colère juste. Car dans les suites que donnera le pouvoir exécutif à cette crise, nous mesurerons l’ambition réelle qu’il a non seulement pour la Culture, mais aussi pour notre société.

Alors les festivals auront-ils eu lieu ? Nous l’espérons, non seulement pour découvrir ce que les artistes disent de l’état du monde, connaître leurs utopies et leurs colères, mais surtout pour connaître, en réponse, ce que cette majorité en place a à nous dire du Monde en l’état et de ses propres utopies.

Marion Vian et Philippe Saunier-Borrell, codirecteurs.

2015 ...

Ailleurs, dans certaines villes, la tentation de faire des économies sur le dos de la Culture est grande. Comme est grande la bêtise… « Et si certains trouvent encore que la Culture coûte trop cher, qu’ils essayent l’Ignorance » comme le suggère haut et fort le Centre dramatique national de Saint-Denis.

C’est vite oublier combien la Culture joue un rôle déterminant - surtout - en période de crise ;
C’est vite oublier le programme transmis par le Conseil national de la Résistance ;
C’est vite oublier qu’en 2015, en Europe, l’Obscurantisme assassine l’Intelligence ;
C’est vite oublier le rôle émancipateur de l’Éducation et de la Culture, postulat indiscutable jusqu’alors dans toutes les gouvernances politiques et progressistes.
En général, ce sont les mêmes Villes qui coupent dans les soutiens à la création et souhaitent avoir leur droit de regard sur les programmations… Ce sont les mêmes qui confondent les notions de projet culturel et de projet d’animation du territoire, les propositions pensées avec les habitants dans la permanence des actions et les programmations événementielles visant à attirer des touristes nombreux sur 3 jours.
On apprend alors tous les mois la fin d’une diffusion ici, la baisse d’une subvention culturelle là.
On apprend que la Ville de Niort rendrait bien à la Région Poitou-Charentes son CNAR ou que la Ville de Chalon-sur-Saône affirme vouloir baisser d’un quart son soutien aux Abattoirs, lieu de création des arts de la rue en Bourgogne.

Ici, dans le sud de la Haute-Garonne, demeure (pourvu que cela dure !) la conscience de la nécessité d’un projet culturel de territoire. L’histoire montre, sur les 15 dernières années, que ce projet peut, par moments, se contracter, se replier sur lui-même et à d’autres, se développer et s’ouvrir. Cependant, une majorité de Communautés de communes (avant la fusion prévue par l’application de la loi NOTRe) forme un bloc uni autour de l’existence du Centre national, dans la globalité de ses actions : soutien aux artistes et accompagnement du territoire. La Culture a été depuis 2001 un marqueur du territoire, et c’est peut-être autour d’elle que s’est affirmée une première cohérence territoriale.

Engagement culturel et positionnement politique, mais également conscience pour les élus du Comminges et du Volvestre que la Culture participe au développement économique : pour 1 000 € attribués par le territoire à Pronomade(s), c’est 2 800 € qui sont reversés directement dans l’économie locale, sans compter ce qu’apporte la présence des spectateurs ou des compagnies aux commerces de proximité. Faut-il redire qu’en France, la Culture contribue pour 3% du PIB national, et qu’avec l’industrie culturelle, ce chiffre monte à 6% (plus que le secteur automobile !).

Ceci n’est pas une justification, mais une réalité : la Culture ne coûte pas, mais rapporte, et rapporte beaucoup.

Certains élus devraient en avoir conscience avant de soutenir des politiques de recul dans le secteur culturel, sous couvert d’une meilleure gestion financière…
Disons-le clairement : faire ainsi des économies sur la Culture est un mauvais calcul et une double erreur : de sens d’abord, de sous ensuite !

Marion Vian et Philippe Saunier-Borrell, codirecteurs.

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